La valse des designers 

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IMAGE Dior And I, The Film

Il fut un temps où les marques étaient encore dirigées par leur créateur. Les années Christian Dior, Coco Chanel et Gianni Versace sont bien loin, tant le jeu des chaises musicales des directeurs artistiques semble ininterrompu. Difficile, même pour les experts, de s’y retrouver parmi les démissions en cascade, les transferts et les rumeurs. La cause ? Des calendriers toujours plus chargés, une cadence extrême et des attentes toujours plus excessives. Le résultat ? Des designers, devenus directeurs artistiques, puis créateurs de contenu qui se retrouvent incapables (faute de temps) de nourrir leur esprit créatif, essence même de leur métier. Mais alors si aujourd’hui on s’implique avec fougue dans la traçabilité de la matière première de nos textiles, des conditions de transports, d’éthique… Quel sort réserve le monde de la mode à ceux qui lui dédie leur vie ?

Une valse à mille temps 

L’affaire a défrayé la chronique. En octobre 2010 dans le Marais, John Galliano alors
directeur artistique de Dior, profère, ivre, des insultes antisémites. Filmé, celui qui a été
un formidable créateur de valeurs pour la maison Dior, est licencié sur le champ. Il expliquera son comportement par un état d'épuisement physique, émotionnel et mental, au bord de la crise de nerf. Ceci n’excuse pas cela mais il semblait être devenu esclave de ses créations, plutôt que créateur. Puis c’est une dépression nerveuse complète. S’en suit une cure de désintoxication. La déchéance de l'un des plus grands talents de sa génération interroge. En 2011 c’est le talentueux Christophe Decarnin qui annonce sa démission de la maison Balmain et la raison semble être là aussi… une pression trop forte. On parle littéralement de burn out. Un anglicisme contemporain et violent, pour une situation qui l’est tout autant. Le designer français n’avait même pas pris la peine de saluer son public lors du défilé automne-hiver 2011/2012 Et la liste est longue. La jeune créatrice Yiqing Yin prend la relève de Raffaele Borriello et Maxime Simoëns, qui avaient fait un passage éclair chez Leonard Paris. Pour au final, ne rester qu’une saison …


L’enjeu est bien réel et cela ne semble pas près de changer. Selon Gilles Lipovetsky, essayiste, qui le décrit dans son ouvrage L’empire de L’éphémère : la mode et son destin dans les sociétés modernes : « La mode, aujourd'hui, n'est plus un luxe esthétique (…) elle est devenue un procès général qui commande la production et la consommation. Nous sommes entrés dans une seconde phase de la vie séculaire organisée de plus en plus par la séduction et l'éphémère » Alors comment concevoir jusqu'à six collections annuelles, des présentations organisées en deux saisons (printemps-été et automne-hiver) avec des modèles disponibles quasiment immédiatement, tout en se renouvelant et en répondant à la versatilité des acheteurs, à la puissance d’une consommation mondialisée et à l’avènement des réseaux sociaux ?
Et si la marque n’appartient, certes, pas au designer, celui–ci est au cœur d‘une
mécanique si puissante et dévorante qu’il se fait bien souvent submerger quitte à perdre
toute envie et à se fourvoyer.

La révolution silencieuse

L’avenir de la mode est-il alors condamné à ce mercato infernal où les créatifs sont poussés à bout au gré des fluctuations commerciales ? Rien n’est moins sûr. Des irréductibles, et pas des moindres, résistent et semble vouloir imposer leur tempo. Loin des départs tonitruants « à la Galliano » ils se font maintenant en douceur. Des infidélités pour se recentrer sur l’essentiel: le vêtement, pas la mode. Un besoin de se refugier dans des concepts et des productions qui leur sont propres, une façon de contrer cet ouragan fashion, parfois dévastateur. Les départs successifs de Raf Simons et d’Alber Elbaz, qui l’un comme l’autre n’étaient plus en phase avec leur groupe respectif à sonné le glas.
Pour Raf Simons, il s’agissait de ne plus subir le rouleau compresseur des innombrables collections; pour Alber Elbaz, de s’insurger contre une politique industrielle jugée inadéquate. Même univers mais protagonistes différents, c’est sereinement, presque amicalement, que Brendan Mullane (Brioni) et Alessandro Sartori (Berlutti) ont annoncé leur départ quasiment le même jour. Les créateurs ne sont aujourd’hui plus figés par les entités du milieu et les grands groupes. Ils n’acceptent plus d’être remplaçables, jetables en fonction du marché et des demandes du moment. Ils prônent leur juste valeur, en s’avérant certes volage et en démissionnant lorsque l’enjeu n’en vaut plus la peine, mais en sachant que leur bien le plus précieux reste leur véritable créativité, indissociable de leur liberté, et non plus une fidélité aveugle. L’avenir se tournerait donc vers un mercato qui ne soit pas subi mais contrôlé. Exemple symbolique « l’après Lanvin » pour Alber Elbaz: Des master-class autour du monde et des recherches en collaboration avec des
étudiants en mode, pour essayer de réfléchir et comprendre à « où va la mode ? » et "qu’est-ce qui nous attend ? » - Une prise de conscience évidente qui touche aussi les acteurs principaux, souvent considérés comme à part. Une liberté assumée, un luxe presque vital. La revanche de la modération sur l’hystérie imposée semble avoir sonné.

                                                                                                                       Juliette Weiss